Bien avant que les images n’apparaissent, Gerald Petit travaille à subjectiver le réel pour préparer les conditions de leur cristallisation. Son outil de représentation privilégié est la rumeur. Dans l’intensité des heures et des jours où il la met en place, où il lui donne vie, réside la charge qu’il place dans ses images. Ce n’est jamais la même histoire – bien sûr.

Et donc, jamais les mêmes mécanismes. Il y a des rumeurs publiques, à l’échelle d’une ville ou d’un territoire. Puis leur diffusion dans la réalité sociale par les flux médiatiques qui s’en saisissent. Il y a des rumeurs intimes, qui s’établissent dans la densité d’une relation avec un inconnu s’invitant dans le processus créatif, ou encore avec un modèle, qui se voit emmené dans un embranchement inattendu de sa vie, bien au-delà de la pose pour un portrait. Il y a des rumeurs extimes, qui créent dans le paysage un point de focalisation fictif qui va prendre force de vérité latente, et autour duquel vont pouvoir se retrouver ceux qui voudront bien l’intégrer dans leurs rêves ou leur mémoire.

La rumeur, c’est un monstre. Jean-Noël Kapferer la décrit comme « une chose vivante, ayant son existence propre, sorte de bête vivante, sauvage et le plus souvent dangereuse ». Elle est dotée d’une vie propre, d’autant plus mystérieuse que sa naissance, sa mort et ses renaissances, incompréhensibles, sont dotées par l’opinion publique d’une dimension magique. Pendant un an, le temps d’une résidence à l’Atheneum de Dijon dans l’année universitaire 2001-2002, Gerald Petit s’emploie à donner une existence et des représentations à cette idée de la rumeur, à travers la métaphore de la monstruosité. Depuis son atelier, situé sur le campus, et sous le camouflage de l’artiste préparant une exposition n’ayant officiellement rien à voir avec ces événements extraordinaires qui l’environnent et le dépassent – mais dont il est pourtant le secret manipulateur –, il diffuse la rumeur de la présence d’une bête, simplement, la nuit tombée de préférence. Des complicités très limitées lui permettent d’utiliser ce territoire et cette temporalité comme un laboratoire. Une dramaturgie est mise en place. Des épisodes se succèdent, organisés par l’artiste en comploteur, et viennent donner une force de croyance potentielle.

Sortie de nulle part, la rumeur de Dijon entre en écho avec ce qu’Edgar Morin appelât «les basses eaux de la culture de masse». Elle est saisie et diffusée par les étudiants jusque dans la ville. L’excès spectaculaire de ses différentes manifestations favorise une appropriation au second degré. Des articles apparaissant à la rubrique faits-divers du journal quotidien local et leur reprise par l’antenne régionale de France 3 viennent entériner son existence. La rumeur, c’est une information. C’est même le plus ancien des mass médias. Le plus vieux média du monde. Un phénomène social malaisant qui agit comme un révélateur de l’état de l’opinion. Tout le dispositif mis en place pour la production de Out of Nowhere utilise ainsi les mécanismes de réplication sérielle enclenchés par la rumeur, et qui peuvent s’appliquer autant à des phénomènes de société qu’à des formes artistiques. Le propre de la rumeur est sa diffusion par déformation. Gerald Petit en déduit les régimes plastiques multiples qu’il met en oeuvre pour donner à cette histoire des supports d’inscription et des images. Cela va de l’affiche au sticker, de la bande-son de type cinématographique diffusée sur les lieux du crime jusqu’à des photographies mises en scène et rejouant les codes de représentation attachés aux différentes catégories de la culture populaire ayant à jouer de ce type de récits fantastiques. Cette fois-ci, la rumeur ne tue pas, mais propose bien un portrait composite de la société française, début XXIe siècle, tissé d’archaïsmes en rémanences médiévales et d’hypermodernité consommatrice d’un spectacle intégré au quotidien.

La rumeur, c’est l’ombre d’un nuage. L’énigme de l’identité pourrait rassembler toutes les images produites par Gerald Petit. Quelque chose d’irréductible, propre à l’art, et qui traverse toute son histoire par le biais de mythes sans cesse reformulés : l’ambivalence de la représentation, par son caractère vériste et sa force d’illusion ; le fantasme absolu du dédoublement, de la projection dans un personnage qui n’est pas soi.

Tous ses projets explorent cela : qui est la personne représentée ? quelle énigme porte-t-elle ?
Cette confusion de l’identité est au coeur du diptyque d’affiches au format billboard intitulé The Shadow of the Cloud (Gerald Petit, Gerald Petit, Gerald Petit), 2004, où l’artiste mène une enquête sur ses homonymes parisiens pour au final s’insérer à leur insu dans leur sphère vitale, pendant un court instant, le temps d’une photographie prise par un complice, où il frôle un individu nommé comme lui, dans l’anonymat banal d’un piéton passant le téléphone mobile rivé à l’oreille, sans même un échange de regards. Par cette co-présence dans l’image, l’artiste instille à la fois un trouble dans le processus d’individuation et une perturbation de son identité artistique, qui s’affirme dans la signature et la charge symbolique d’unicité qu’elle suppose.

C’est ainsi que, dans leur diversité de modalités plastiques et conceptuelles, les régimes de représentation employés par Gerald Petit peuvent être qualifiés d’images rumorales. Il s’agit pour lui de créer une relation avec un individu, une communauté ou un territoire avec lequel il va développer un échange de feedbacks successifs qui vont lui apporter les ingrédients de ses images. Pour préparer les expositions Heroes à Chalon- sur-Saône en 2005 et Facing The Present That Night At Otter Lake à New York en 2006, il a développé un échange soutenu de discussions avec des New-yorkais sur internet, par le biais de sites de rencontre, autour de l’image d’un lac qui devenait une rumeur dans le paysage américain. Parmi eux, un véritable personnage de Manhattan, un acteur à la vie sexuelle intense, s’est mis à ventriloquer les énoncés émis par Gerald Petit. En s’appropriant ces amorces d’histoires, il les intégrait à sa vie qu’il conduisait alors, selon ses récits, en véhiculant les images rumorales de l’artiste. En découlent photographies, vidéos, posters et wall-paintings qui viennent raconter cette fiction infiltrée dans le réel en démultipliant ses modes d’apparition.

Dans le déploiement plastique de ses images rumorales, Gerald Petit a quelque affinité avec Prince et son excentricité, sa façon de croiser les genres. Instruites autant par l’histoire de l’art classique que par la culture musicale et visuelle contemporaine au sens élargi, ses images rumorales sont fondamentalement transgenres. Elles hybrident les régimes de représentation, associent design graphique et cinéma hollywoodien, peinture à l’huile et pop culture pour construire des images cristallisant la densité d’une relation, d’un instant de vie. Le phénomène de cristallisation s’exprime à travers le système graphique mis en place en collaboration avec Claire Moreux & Olivier Huz, où des concaténations d’étoiles à huit branches viennent construire les lettres et les mots. Ainsi de Minor C, en 2006 : redoublement d’un portrait se recouvrant lui-même, comme le chef-d’oeuvre inconnu. Sous les images résident des milliers d’échanges entre l’artiste et son modèle à travers les canaux communicationnels électroniques et qui chargent la dimension médusante du visage peint, inspirant fascination et effroi. Comme un grand cartel articulant l’image et le mot, en nous enjoignant à lire l’histoire et le tableau, un poster déplié reprend l’épitaphe dandy : Nevermore, et clôt l’histoire tout en gardant secret le chiffre de cette image rumorale.

Pascal Beausse
in 02 n° 41, « The Buzz artist », printemps 2007.

 
 
 
Bien avant que les images n’apparaissent, Gerald Petit travaille à subjectiver le réel pour préparer les conditions de leur cristallisation. Son outil de représentation privilégié est la rumeur. Dans l’intensité des heures et des jours où il la met en place, où il lui donne vie, réside la charge qu’il place dans ses images. Ce n’est jamais la même histoire – bien sûr.

Et donc, jamais les mêmes mécanismes. Il y a des rumeurs publiques, à l’échelle d’une ville ou d’un territoire. Puis leur diffusion dans la réalité sociale par les flux médiatiques qui s’en saisissent. Il y a des rumeurs intimes, qui s’établissent dans la densité d’une relation avec un inconnu s’invitant dans le processus créatif, ou encore avec un modèle, qui se voit emmené dans un embranchement inattendu de sa vie, bien au-delà de la pose pour un portrait. Il y a des rumeurs extimes, qui créent dans le paysage un point de focalisation fictif qui va prendre force de vérité latente, et autour duquel vont pouvoir se retrouver ceux qui voudront bien l’intégrer dans leurs rêves ou leur mémoire.

La rumeur, c’est un monstre. Jean-Noël Kapferer la décrit comme « une chose vivante, ayant son existence propre, sorte de bête vivante, sauvage et le plus souvent dangereuse ». Elle est dotée d’une vie propre, d’autant plus mystérieuse que sa naissance, sa mort et ses renaissances, incompréhensibles, sont dotées par l’opinion publique d’une dimension magique. Pendant un an, le temps d’une résidence à l’Atheneum de Dijon dans l’année universitaire 2001-2002, Gerald Petit s’emploie à donner une existence et des représentations à cette idée de la rumeur, à travers la métaphore de la monstruosité. Depuis son atelier, situé sur le campus, et sous le camouflage de l’artiste préparant une exposition n’ayant officiellement rien à voir avec ces événements extraordinaires qui l’environnent et le dépassent – mais dont il est pourtant le secret manipulateur –, il diffuse la rumeur de la présence d’une bête, simplement, la nuit tombée de préférence. Des complicités très limitées lui permettent d’utiliser ce territoire et cette temporalité comme un laboratoire. Une dramaturgie est mise en place. Des épisodes se succèdent, organisés par l’artiste en comploteur, et viennent donner une force de croyance potentielle.

Sortie de nulle part, la rumeur de Dijon entre en écho avec ce qu’Edgar Morin appelât «les basses eaux de la culture de masse». Elle est saisie et diffusée par les étudiants jusque dans la ville. L’excès spectaculaire de ses différentes manifestations favorise une appropriation au second degré. Des articles apparaissant à la rubrique faits-divers du journal quotidien local et leur reprise par l’antenne régionale de France 3 viennent entériner son existence. La rumeur, c’est une information. C’est même le plus ancien des mass médias. Le plus vieux média du monde. Un phénomène social malaisant qui agit comme un révélateur de l’état de l’opinion. Tout le dispositif mis en place pour la production de Out of Nowhere utilise ainsi les mécanismes de réplication sérielle enclenchés par la rumeur, et qui peuvent s’appliquer autant à des phénomènes de société qu’à des formes artistiques. Le propre de la rumeur est sa diffusion par déformation. Gerald Petit en déduit les régimes plastiques multiples qu’il met en oeuvre pour donner à cette histoire des supports d’inscription et des images. Cela va de l’affiche au sticker, de la bande-son de type cinématographique diffusée sur les lieux du crime jusqu’à des photographies mises en scène et rejouant les codes de représentation attachés aux différentes catégories de la culture populaire ayant à jouer de ce type de récits fantastiques. Cette fois-ci, la rumeur ne tue pas, mais propose bien un portrait composite de la société française, début XXIe siècle, tissé d’archaïsmes en rémanences médiévales et d’hypermodernité consommatrice d’un spectacle intégré au quotidien.

La rumeur, c’est l’ombre d’un nuage. L’énigme de l’identité pourrait rassembler toutes les images produites par Gerald Petit. Quelque chose d’irréductible, propre à l’art, et qui traverse toute son histoire par le biais de mythes sans cesse reformulés : l’ambivalence de la représentation, par son caractère vériste et sa force d’illusion ; le fantasme absolu du dédoublement, de la projection dans un personnage qui n’est pas soi.

Tous ses projets explorent cela : qui est la personne représentée ? quelle énigme porte-t-elle ?
Cette confusion de l’identité est au coeur du diptyque d’affiches au format billboard intitulé The Shadow of the Cloud (Gerald Petit, Gerald Petit, Gerald Petit), 2004, où l’artiste mène une enquête sur ses homonymes parisiens pour au final s’insérer à leur insu dans leur sphère vitale, pendant un court instant, le temps d’une photographie prise par un complice, où il frôle un individu nommé comme lui, dans l’anonymat banal d’un piéton passant le téléphone mobile rivé à l’oreille, sans même un échange de regards. Par cette co-présence dans l’image, l’artiste instille à la fois un trouble dans le processus d’individuation et une perturbation de son identité artistique, qui s’affirme dans la signature et la charge symbolique d’unicité qu’elle suppose.

C’est ainsi que, dans leur diversité de modalités plastiques et conceptuelles, les régimes de représentation employés par Gerald Petit peuvent être qualifiés d’images rumorales. Il s’agit pour lui de créer une relation avec un individu, une communauté ou un territoire avec lequel il va développer un échange de feedbacks successifs qui vont lui apporter les ingrédients de ses images. Pour préparer les expositions Heroes à Chalon- sur-Saône en 2005 et Facing The Present That Night At Otter Lake à New York en 2006, il a développé un échange soutenu de discussions avec des New-yorkais sur internet, par le biais de sites de rencontre, autour de l’image d’un lac qui devenait une rumeur dans le paysage américain. Parmi eux, un véritable personnage de Manhattan, un acteur à la vie sexuelle intense, s’est mis à ventriloquer les énoncés émis par Gerald Petit. En s’appropriant ces amorces d’histoires, il les intégrait à sa vie qu’il conduisait alors, selon ses récits, en véhiculant les images rumorales de l’artiste. En découlent photographies, vidéos, posters et wall-paintings qui viennent raconter cette fiction infiltrée dans le réel en démultipliant ses modes d’apparition.

Dans le déploiement plastique de ses images rumorales, Gerald Petit a quelque affinité avec Prince et son excentricité, sa façon de croiser les genres. Instruites autant par l’histoire de l’art classique que par la culture musicale et visuelle contemporaine au sens élargi, ses images rumorales sont fondamentalement transgenres. Elles hybrident les régimes de représentation, associent design graphique et cinéma hollywoodien, peinture à l’huile et pop culture pour construire des images cristallisant la densité d’une relation, d’un instant de vie. Le phénomène de cristallisation s’exprime à travers le système graphique mis en place en collaboration avec Claire Moreux & Olivier Huz, où des concaténations d’étoiles à huit branches viennent construire les lettres et les mots. Ainsi de Minor C, en 2006 : redoublement d’un portrait se recouvrant lui-même, comme le chef-d’oeuvre inconnu. Sous les images résident des milliers d’échanges entre l’artiste et son modèle à travers les canaux communicationnels électroniques et qui chargent la dimension médusante du visage peint, inspirant fascination et effroi. Comme un grand cartel articulant l’image et le mot, en nous enjoignant à lire l’histoire et le tableau, un poster déplié reprend l’épitaphe dandy : Nevermore, et clôt l’histoire tout en gardant secret le chiffre de cette image rumorale.

Pascal Beausse
in 02 n° 41, « The Buzz artist », printemps 2007.